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Laurie-Eve Langlois
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Chroniques d’une infirmière nordique

On est dimanche, je viens fraîchement de terminer ma garde. Les nuages sont absents du ciel aujourd’hui sur Inukjuak. Le soleil miroite sur la plage, les enfants se baignent, rient, s’amusent. Le plaisir leur fait oublier les vampires voraces de juillet. C’est le calme quasi plat dans le village… Le week-end est des plus parfaits pour partir dans la toundra chasser, pêcher, camper… Faire des trucs d’Inuits quoi! Je suis là à regarder « mon village »… Et j’ai soudainement une p’tite boule d’angoisse de séparation qui me monte à la gorge quand je pense aux mois qui s’en viennent. Pour eux ? Pour moi ? Un peu des deux. Les Inuits vivent avec la séparation depuis des dizaines d’années. Paradoxalement, ils ont des valeurs de collectivité et d’entraide qui ne sont pas que de surface puis ils ont vécu la séparation de leurs familles il y a quelques décennies. Maintenant qu’on tente de réparer les pots cassés avec notre magnifique système de santé du Sud, on leur demande nous faire confiance, d’accueillir tout professionnel de la santé qui vient ici de passage une semaine, un mois, qui reviennent, qui repartent, avec le sourire, sans vivre d’attachement ou de détachement, sans être méfiant, en s’ouvrant totalement sur leurs maux du passé ou pire, ceux d’aujourd’hui. On leur vient en aide, qu’est-ce qu’ils feraient sans nous ? C’est souvent le discours qui revient et qui excuse de l’instabilité des ressources et notre envie de faire notre « trip » dans le Grand Nord. Puis ils sont habitués… Ce n’est pas la première fois qu’ils voient du monde partir….des nouveaux visages (ils sont tellement résilients).

Après deux ans passés ici, je me compte parmi « les vieilles » du centre de santé. Le roulement de personnel ici, c’est une vraie usine. Tout le monde à d’excellentes raisons de ne pas faire sa carrière ici et je ne ferai probablement pas la mienne non plus. Parce que la vie du Nord, ce n’est pas celle du Sud. Parce que pour certains, c’est l’éloignement de leurs proches qui donne raison à un retour. Pour d’autres c’est un retour aux études. Pour d’autres, l’envie du Nord venait avec l’envie de changer la routine… Alors, pourquoi devenir routinier ici plutôt qu’ailleurs? Nouveau défi professionnel ? Les célibataires veulent trouver l’amour. Certains veulent des enfants, se faire une petite vie normal! Certains sont juste découragés d’être venu ici changer le monde et se rendent compte que les changements positifs ne se font pas à la vitesse de l’éclair… « Petit train va loin » que je me répète sans cesse ici.

J’ai l’impression que mon équipe de travail se dissout devant mes yeux…. Je suis triste un peu pour moi… parce qu’en deux ans j’ai vu partir des personnes exceptionnelles. C’est toujours rassurant d’appeler un médecin qui nous fait confiance et à qui on fait confiance pour discuter d’un cas, d’appeler ta collègue nurse avec qui t’a pas besoin de parler parce que vous savez comment vous travaillez pour gérer un gros cas, travailler en « team » avec une travailleuse sociale qui connaît plus que bien ce patient suicidaire. Dans un milieu où les ressources sont au seuil plus que minimal… Ce n’est pas un luxe de travailler avec du monde de confiance. Je suis anxieuse parce que j’ai l’impression que la pression du travail qu’on aura (les quelques habitués qui restent) sera à son apogée et qu’on aura très peu de support…

Et je me met à la place du patient qui doit s’ouvrir sur ses traumatismes du passé, sur la violence qu’il subit à la maison, sur ses angoisses d’être nouvelle maman, qui vient pour ses suivis médicaux… qui voit un nouveau visage à chaque fois. Cette séparation qui s’ajoute à la barrière de la langue et aux ressentiments du passé …. Je vais nous demander de ne pas se surprendre d’une petite réticence.

Ceci dit, tout le monde est toujours bienvenu à venir au Nord. Parmi ceux qui font le grand saut, il y en a qui ont la piqûre et qui restent plus longtemps (une chance…). Un jour, je ferai moi aussi, sûrement partie de ceux qui « délaisseront » le Nord… et moi non plus, je n’aurai pas changé leur monde. Égoïstement, ils auront probablement beaucoup plus changer le mien…

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