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Laurie-Eve Langlois
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Chroniques d’une infirmière nordique

J’ai débuté dans une grande urgence spécialisée à grand débit, où l’efficacité et le roulement priment avant tout. La qualité du personnel est importante, et la disponibilité des ressources professionnelles et techniques l’est tout autant, dans le contexte de la médecine du Sud. Tout cela permet la rapidité de diagnostiquer, d’intervenir et de référer.

Dans cette région du Nunavik, au-delà du 52e parallèle, il vaut mieux ne pas trop compter sur ça. Le temps d’avoir un culot globulaire pour un polytrauma : minimum 120 minutes (dans des conditions TRÈS optimales). Vouloir une radiographie, une formule sanguine et une culture d’urine pour déterminer le foyer de fièvre d’un poupon ? Avoir un scan pour diagnostiquer une cholangite ou un AVC ? On est souvent que deux infirmières pour gérer un trauma par balle… On se compte chanceux si le médecin de garde est dans notre village ! Travailler avec peu de ressources a son lot de désavantages, mais dans ce contexte difficile, on a l’opportunité et l’obligation comme infirmière en dispensaire de développer un jugement clinique, d’évaluer et réévaluer nos clients, et de tenter de faire la différence, là ou on le peut. L’intuition nursing acquise avec l’expérience est salutaire pour le traitement de patients plus instables. L’apprentissage que l’on fait quotidiennement sur le terrain, en discutant des cas vécus avec les médecins, les sages-femmes, les travailleurs sociaux, et nos collègues infirmières : c’est indispensable et tellement précieux.

Le questionnaire, l’évaluation physique initiale et l’évaluation continue ont une influence sur énormément de choses. Est-ce que ce patient doit être évacué ? Doit-on prévoir une infirmière à bord ? Doit-on prévoir une équipe médicale et un potentiel d’intubation ? Est-ce que le patient peut rester au village, en prévoyant des suivis plus étroits ? Est-il possible d’attendre au petit matin pour en discuter avec le médecin du village ? Est-ce que les parents sont suffisamment fiables pour envisager un retour à la maison, en leur donnant la consigne de rappeler, si des signes de complications se présentent ? Les enjeux de l’évaluation sont immenses. On est souvent les yeux du médecin qui se trouve à des centaines de kilomètres, et le lien de confiance avec l’infirmier(ère) doit être solide. Il doit se fier à ton examen et à ton impression cliniques, sans pouvoir mettre ses propres mains sur l’abdomen aigu suspecté par exemple.

Le « pif » d’infirmière devient aussi un aspect important et non négligeable selon moi. Je parle ici de ce sixième sens qui se développe au fil des années de pratique. C’est un ressenti, une intuition… quelque chose plutôt difficile à définir… Qu’importe, cela m’a souvent bien servi, ici dans le Nord : l’anticipation de l’évolution d’une situation permet d’éviter bien des problèmes. Après avoir traité des centaines de bébés avec des bronchiolites et avoir vu leur état se détériorer ou prendre la bonne voie, tu as ce genre de ressenti qui s’installe rapidement. Sans même avoir entendu ce qui se cache dans ses petits poumons, ce sixième sens s’active dès la première vue de ton patient. À lui seul, il ne se sert à rien, mais combiné à une bonne évaluation, c’est souvent ce qui peut faire toute la différence.

Le partage de connaissances et la mise en commun de l’expertise de chacun et chacune, c’est l’affaire de tous les jours. On a un « feed-back » rapide de l’état des patients. Est-ce qu’on avait vu juste ? Aurait-il été possible de faire différemment ? On discute, on s’alimente de l’enseignement des médecins, on s’améliore. Quand on se rencontre en multidisciplinarité, c’est la santé globale du patient qui est au centre de nos discussions et de nos préoccupations.

Ce sont tous ces aspects de notre travail d’infirmière en rôle élargi qui pallient en partie au manque de ressources. Toutefois, il faut admettre que la proximité de ces ressources nous manque assurément. Bien souvent, elles seraient essentielles pour sauver des vies.

Évidemment, l’expérience en dispensaire au Nunavik ne peut pas se décrire que sur l’aspect du travail clinique. C’est encore beaucoup plus que ça ! C’est l’ouverture sur la culture inuit, c’est vivre les plus et les moins de l’isolement, c’est rencontrer le vrai hiver. Ce n’est pas un emploi, c’est un mode de vie !

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