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Laurie-Eve Langlois
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Chroniques d’une infirmière nordique

27 février 2019. Aéroport d’Inukjuak, Nunavik.

Fébrile, nostalgique, le cœur léger et lourd à la fois. Autour de moi, des regards familiers. Les marmots qui courent dans tous les sens, ceux que j’ai rencontrés pour la première fois il y a quelques années dans la capuche de l’amauti de leur maman. Moi qui ai vécu au rythme nordique durant ce temps, je trouve soudainement que les années m’ont filées sous les yeux. Je regarde vers l’écran qui affiche toujours les mêmes trois vols qui passent par mon village, et comme toujours, ils sont tous en retard. Un peu plus de temps pour moi à devoir gérer les « rush » de larmes qui me grimpent aux yeux chaque seconde qu’un nouveau visage vient me dire au revoir. Principalement des femmes, soit des collègues ou des patientes que j’ai suivis toutes ces années. Des gens que j’ai vus progresser, se relever, être une meilleure version d’eux-mêmes. D’autres dont le parcours a été plus cahoteux, qui sont encore près de leur case départ, mais qui «don’t give up». Nos échanges de regard sont sincères. Les mercis aussi. Des remerciements que j’ai peine à accepter.  Autant je suis en paix avec ma décision de quitter, autant j’ai un sentiment de culpabilité envahissant d’abandonner cette communauté avec qui la relation de confiance était enfin solide et immuable. C’est ce cœur lourd et léger que j’ai bien hâte d’embarquer dans ce dash-8 en partance pour Kuujjuarapik avec deux escales à Umijuaq et Sanikiluaq.

Les dernières semaines ont été en montagnes russes pour moi. Au même instant bien décidée à partir comme si c’était le chemin tracé que d’avoir envie de me figer à Inukjuak pour encore quelques années. Je réalise ici, à cet instant présent que chacune des journées passées à Inukjuak m’a donné d’égales raison de quitter que j’en aurais de rester. Cette relation passionnelle que j’ai eue avec mon village m’a autant changé positivement qu’elle a multiplié les contrecoups de ma loyauté. Je me suis sentie ici autant chez moi qu’imposteur. J’ai pleuré autant que j’ai souri avec sincérité. J’ai ragé de colère autant que j’ai été épanouie. J’ai appris ici autant que je n’ai souvent pas compris. J’ai autant accepté que je ne changerais pas les choses que j’ai été frustré par cette impuissance. C’est tout ça le lourd et le léger.  Tant de fois on m’a demandé pourquoi je quittais. Alimenté de mon angoisse de séparation, ce sont des « parce que » tout aussi vrais qu’un peu contradictoires qui m’ont brûler les lèvres. Ma réplique la plus inclusive et simpliste de toutes demeure que ça devait arriver, je devais quitter.

Je suis assise à sécher subtilement mes dernières larmes. Je repense au 8 mars 2015. Ce jour où je suis arrivée dans l’ancien aéroport format boîte à savon à 22h le soir parce que « Air Maybe » était encore en retard. Je me remémore mon premier «welcome in Inukjuak». J’ai un souvenir figé de mon premier jour de travail, ma première patiente, la première fois que j’ai fait des sutures, ma première « morning run » à la découverte de la beauté de ce village. Je ressens encore l’excitation de mon initiation au ski de fond ou de ma première ride de traîneau à chien. Je peux encore ressentir les palpitations cardiaques de ma première garde comme si c’était hier. Ces images me font sourire et sécher les larmes sur mes joues. Je m’étais toujours promis que je quitterais ce village avant que tout le beau se teinte de gris par les émotions négatives qui peuvent émerger du contexte du Nord. Le jour J arrive donc à point. Constater que j’aime encore Inukjuak comme au premier jour, me confirme que le lâcher-prise arrive là où il devait arriver et ça met un baume sur la nostalgie envahissante du moment.

Décollage. Par le hublot de l’oiseau 809, je vois Inukjuak comme la période de la ma vie la plus révélatrice. À ce moment précis, je décide d’emporter avec moi mes souvenirs les plus doux et authentiques et je laisse sur la piste de décollage les drames, la fatigue et le temps gris. En volant au-dessus de la toundra, je sens intensément que mon cœur n’est maintenant que léger, et que je n’ai pas laissé la douleur me suivre vers mon nouveau départ.

On se reverra, Inukjuak

One comment on “Chroniques #35 : Partir parce qu’il le fallait

  1. nanukdunord dit :

    Bonne chance dans votre nouvelle vie! Merci pour le temps donner au Nunavik.

    J'aime

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