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Laurie-Eve Langlois
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Chroniques d’une infirmière nordique

Étouffé par l’émotion. Étouffé par la réflexion. Étouffé par le mépris. Étouffé par la consternation. Étouffé par la honte. Étouffé par l’envie de solidarité. Étouffé par la peur de m’exprimer. Étouffé par trop d’envie de transparence. Les mots se sont autant bousculés qu’étouffés dans ma tête depuis le visionnement des dernières minutes de vie de Joyce.

J’ai lu, entendu. « Pour en finir avec le racisme systémique, il faut le reconnaître » – Manon Massé. Le faire comme société, en regardant les autres, en pointant du doigt, en accusant, c’est facile. Le reconnaître comme individu, c’est comme passer devant ces miroirs de cirque qui nous déforment. On passe vite, on se trouve moche, ça ne nous reflète pas à notre meilleur. 

J’ai lu, entendu. « L’ignorance tue » – Élisapie. Nous sommes collectivement ignorants. Ça choque. Je me donne le droit de le dire, après six ans à travailler, habiter, partager avec le peuple Inuit, être témoin de loin, parfois de plus près, des belles choses, mais tristement aussi du côté sombre. Si un jour, mes échanges avec « monsieur-madame tout le monde » en lien avec le Nord sont alimentés par autre chose que des questions sur la violence, l’inceste, l’alcool, la drogue et les problèmes psychosociaux, je cesserai de dire que nous sommes collectivement ignorants.

J’ai lu, entendu. « L’écart entre les autochtones et le reste du Québec s’agrandit de plus en plus, et on doit l’arrêter avant qu’il soit hors de contrôle ».- Charlie Watt, président de Makivik. Il l’est ! Hors de contrôle. Puisque le meilleur ami de l’ignorance s’appelle l’indifférence. Lorsque tous les deux font équipe, ils sont dévastateurs. Les revendications de l’équité des soins de santé, l’équité en matière d’éducation, l’équité en accès à l’eau potable;  elles ne tiennent pas tête à ce duo d’enfer. 

Impossible à nier. J’ai trop souvent entendu, de la part de gens trop près de moi, des propos qui flirte avec ce racisme. Cette idéologie que j’aimerais tellement pouvoir dire être isolée et appartenir aux plus idiots, mais dont je dois me résigner au système de donner le son grinçant de systémique. J’ai surtout vu des actions reflétant la présence de ce tabou au sein des différents corps professionnels. Au Sud, au Nord, sur les médias sociaux. Des collègues, des amis, des gens de passage, qui travaillent de près et de loin avec ces communautés, des médecins, des infirmières, des policiers, des travailleurs sociaux, des avocats, des juges, des enseignants, des intervenants, plein de monde. Le profond mépris, la gratuité des propos entendus dans cette vidéo, la violence dans le ton, l’arrogance, le non-sens : c’est à ce jour, la pire forme de racisme dont j’ai été exposé. La pire, la plus frustrante, la plus heurtante, la plus douloureuse, mais certainement  et tristement pas la seule. Dans les petites remarques, les regards entre collègues, les silences qu’on tient malgré le malaise d’entendre parfois des paroles passives agressives nous « siler »les oreilles, ou dans le stigma quotidien de la réalité des peuples Autochtones et Inuits, j’ai été témoin du racisme. 

Et moi, où est-ce que je me place ? Quelque part entre celle qui soigne chacun de ces patients comme s’ils étaient mes proches, celle qui se déclare grande défenseur de petites causes au coeur gros comme la terre et celle qui a déjà fait la sérénade du roulage des yeux parsemée de jugement, prétextant la fatigue et les heures de gardes qui s’accumulent. 

Si l’expression qui dit qu’on doit toucher le fond pour mieux remonter est réelle. J’espère que nos grands décideurs auront perçu l’indignité dans laquelle Joyce Echaquan est décédée comme étant le fond touché par nos priorités et notre nombrilisme et qu’il saura rebondir avec des actions, et surtout une compréhension, une ouverture et un dialogue plus profond avec les communautés Autochtones.

La vérité. Aille, ça me glace le sang de l’écrire! On s’en fout! Le gouvernement s’en fout. La société s’en fout. On encourage le culte du silence, on se met des œillères. On ne se sent pas concerné, on se dit qu’il faut qu’ils en reviennent de la colonisation. On les materne, à la façon des pires parents indignes. On accumule les suicides et les drames, on continue d’encourager l’iniquité, on persiste à implanter nos idées de blancs, comme si on détenait la solution à tous leurs maux. On les soumet à la résilience, la seule force qu’on leur reconnaît, croyant qu’on peut leur faire avaler n’importe quelle pilule et passer au prochain sujet. 

L’autre vérité. Ça nous prend une petite introspection. Comme société, oui, mais aussi sur notre « je me moi ». Se regarder dans ce miroir de cirque, se dire qu’on est une bonne personne, mais que là-dessus, on a peut-être déjà manqué, et solide. Éviter de se justifier. Juste le reconnaître. Rebondir là-dessus, prendre la main de ces gens, mais d’une façon plus douce, plus lente. Arrêter de parler, juste écouter, comprendre et apprendre. 

One comment on “Chronique #38 : L’indignité, le fond touché.

  1. Rolande Trottier dit :

    Tristement vrai!

    J'aime

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